VLADIMIR MOULIN

 
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Articles et Critiques

  > Texte de LYDIA HARAMBOURG
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Dans le silence de l'atelier solitaire, l'œuvre a pris corps des images passées qui se recomposent dans l'instant, des acquis et des doutes, de ces visions enfouies dans une mémoire imprévisible qui fige sur la rétine, des mondes qu'il revient au peintre de délivrer. Vladimir Moulin n'échappe pas au mystère de la création qui lui fait prendre un chemin dont il ne mesure ni les épreuves et encore moins la grandeur. Son destin a parlé. Il se présentera simplement, alors que manifestement doué pour le dessin et la peinture, le jeune Vladimir reçoit les encouragements de ses parents qui décident de l'inscrire dans l'atelier de Conrad Kickert. Les cours dispensés par le peintre hollandais dans son Académie libre à Montparnasse, lui donnent ses premières lettres de créance qui répondent à son attente. Première rencontre avec la peinture. Celle qui passe par la substance, par ce contact physique qui engage le corps, par le geste qui l'ouvre à l'espace pictural dont il découvre le potentiel inépuisable

La peinture est souveraine. Il l'apprend en domptant la technique qui le confronte à la structure de la figure comme aux imbrications maîtrisées suggérant des idées de paysages. L'acte pictural est le même. Se pose-t-il déjà la question de ce qui est figuratif ou abstrait ?

Vladimir Moulin l'ignore encore, mais ce débat est une des pierres de touche de toute sa peinture. Aux énigmatiques ébauches figurées de ses débuts influencés par un surréalisme tardif teinté d'expressionnisme (notamment dans ses dessins restés inédits qui jalonnent son parcours), succéderont des agrégats de lumière diffusée à partir de taches colorées, dont les formes allusives vont se dissoudre dans de subtiles nébuleuses jusqu'à la stupéfiante et radicale apparition de la figure. Avec elle, il renoue avec la grande tradition du portrait, avant de céder à nouveau la surface à un lyrisme fusionnel où la matière, mouvante, se dilue, soutenue par des formes scandant une composition devenue l'enjeu d'un dialogue spirituel. Car bien plus que des errements qui n'en ont que l'apparence ces étapes contradictoires sont l'expression des tensions qui habitent Vladimir Moulin.

Tout a commencé en 1948. Paris réapprend à vivre. Une nouvelle génération d'artistes investit le quartier de Saint-Germain-des-Prés et transforme l'essai d'une abstraction qui a le vent en poupe. Années pionnières qui scellent des amitiés indéfectibles, celles des peintres Ivan Kawun, Xavier Longobardi, Oscar Gauthier, avec lesquels Moulin exposera à plusieurs reprises, sans oublier Rezvani et Lanzman, avant qu'ils ne se reconvertissent dans la littérature, copains des premiers jours avec lesquels les discussions sont exaltées et joyeuses. Années fertiles, riches en confrontations plastiques qui laissent émerger des solutions communes aux problèmes formels et chromatiques, alors que des galeries récemment ouvertes se font les vitrines de ces courants novateurs, que des critiques, Michel Ragon en tête, vont faire entrer dans l'histoire sous le terme d'abstraction lyrique.

Son apprentissage a posé les fondements d'un métier que Moulin envisage comme irréversible. Venus d'horizons divers, voilà des novices qui n'entendent à aucun moment freiner leur audace face à leurs impressionnants aînés. Cézanne, Picasso, Matisse, Bonnard sont des stimulateurs à leur quête, qui entend réinventer à son tour la peinture. La nouvelle Ecole de Paris est née. Vladimir Moulin rejoint ce phalanstère, sans professeur, sans élève, mais qui est l'expression d'une immense attente. Ces peintres découvrent la liberté de peindre, sans limites, et Moulin en entreprend l'expérience.

En 1952, dans une petite galerie de la rue Git-le-Coeur, la galerie Weiller, Vladimir Moulin présente douze peintures accueillies par une critique qui lui reconnaît un sens de l'illustration. Cette exposition de transition, de l'aveu même du peintre, se ressent-elle des leçons reçues de Paul Colin dont il fréquenta l'atelier pendant la guerre ? Les œuvres peintes en 1954 et 1955 nous montrent des structures ouvertes sur des îlots énigmatiques rageusement balayés de larges aplats de couleurs. Les forces en présence se sous-tendent de soudaines trouées lumineuses d'une blancheur qu'étaye un graphisme arachnéen, par laquelle notre regard est absorbé. Ces peintures d'esprit onirique laissent pressentir chez Moulin une intuitive disposition à ordonner sa composition à partir d'évocations architecturales, constituées de lignes qui tentent d'apprivoiser un espace translucide. Cette approche formelle, pudique, n'est-elle pas à l'unisson d'une âme qui tente d'entrevoir l'invisible ? Cet univers en préfiguration oscille entre la matière et l'esprit. Ce relent de surréalisme qui se laisse surprendre dans une peinture en questionnement de son devenir, peut ainsi s'expliquer par son désir de percer la réalité cachée des choses. Déjà se perçoit une démarche qui ne doit rien aux impératifs doctrinaires dont il est le contemporain, encore que ses tentatives pour se rattacher à un mouvement dont témoigne sa participation régulière aux Réalités Nouvelles l'infléchissent dans une voie abstraite dont il se gardera bien de subir la sclérosante orthodoxie.

La toile datée de 1956 que Moulin présente aux Réalités Nouvelles de la même année est significative de sa volonté de braver la tentation d'une évocation narrative, la plus ténue soit-elle, au profit des formes étirées et resserrées, devenues des fragments d'espace subtilement emboîtés qui nient toute profondeur. La forme plastique exprime tout et dans cet espace affranchi de toute allusion réelle ou métaphorique, Moulin s'engage dans une voie étroite qu'il n'est pas le seul à explorer dans cette décennie. Il n'est pas fortuit de le voir exposer en 1960 à la galerie du Haut Pavé, où l'ont précédé nombre de ses amis peintres, Nallard, Maria Manton, Istrati, Dumitresco, tous sociétaires du Salon des Réalités Nouvelles. Cette galerie dirigée par le Père Vallée, un Dominicain passionné de peinture qui l'anime depuis 1952 est devenu un lieu emblématique dont la particularité d'exposer sans contrainte de jeunes créateurs reste encore aujourd'hui un exemple unique d'ouverture et de soutien. Creuset d'une création en marche, la galerie expose alors des artistes aussi diversifiés que Bryen, de Staël, Soulage, Atlan, Chu Teh Chun, Longobardi et Gauthier, ces derniers partageant avec Vladimir Moulin leurs recherches plastiques, dans une fervente complicité amicale.

Ses errances labyrinthiques ont valeur d'ascèse. Moulin interroge l'infini. Des parcelles dominées par des gammes de terres sombres, de rouge et d'ocre jaune, relevé de bleus, échafaudent un paysage visionnaire. Quel monde Moulin cherche-t-il à écrire ? Ne s'agit-il pas de le soustraire à la pesanteur des formes, au poids du réel ? Le sujet a vécu et avec lui la soumission à tout illusionnisme pragmatique. La composition architectonique s'appuie sur la pluralité des points de vue tout en recherchant l'unité du rythme intérieur. La peinture tend à s'unir à la poésie comme à la musique. Au-delà d'un motif argumentaire, le seul langage envisageable est celui qu'offre la communion des sens. La perception s'identifie aux sensations.

Ces équilibres formels appellent la lumière. Plus que la forme, qui constitue en soi un répertoire identitaire, la lumière s'impose à Moulin comme seule à pouvoir cristalliser ses recherches plastiques en prise sur l'énergie cosmique. Toute sa rigueur se focalise sur une construction évanescente de plus en plus subtile. Pendant une quinzaine d'années, jusqu'au début des années soixante-dix, il va donner à ses émotions des équivalences lumineuses et chromatiques.

Voilà Moulin à la croisée des chemins. Il a choisi la lente maturation avec une logique que la suite de son parcours ne démentira pas. Arrivé à cette étape, il s'immerge dans ses états de conscience qui lui font écouter les couleurs, capter les timbres, imaginer les circonvolutions des images réduites à des mouvances harmonieuses.

L'abstraction de Vladimir Moulin se situe dans sa relation intime au monde, dans son dialogue avec les signes et les taches qu'il appréhende à la façon de contrées nouvelles qu'il déchiffre en recourant à la lumière. On comprend que Moulin n'ait jamais donné de titre à aucun de ses tableaux abstraits. Nous sommes face à un monde ductile, face à ce que Bachelard a appelé la rêverie des nuages. En 1965, un critique anonyme en commentant les peintures exposées par l'artiste à la galerie 9, parle de dématérialisation des structures. Celles-ci, encore prégnantes autour des années soixante, s'évanouissent dans ce qui se laisse appréhender comme des vapeurs. Le réseau linéaire qui prévalait semble aspiré dans les profondeurs d'un océan à la surface duquel flottent quelques traces colorées. Comme si le peintre libérait quelques aveux, auxquels il ne pourrait pas donner de nom. La part du subconscient n'est pas négligeable, mais la peinture a ses lois qui rejoignent celles de l'univers.

Loin de toute anecdote et de tout naturalisme, Vladimir Moulin élabore un langage autonome. Dans l'allégement de la matière, la fluidité des couleurs, il explore les formes, leurs métamorphoses, questionne l'intensité des variations subies par les taches lumineuses. Dans certaines toiles, la surface se rétracte sous la poussée des nappes de couleurs soumises à des mouvances imperceptibles. Pas de fortissimo, mais un ton confidentiel qui est celui de la musique de chambre. Se mettant à l'unisson des gammes raffinées, où les gris bleutés, les bruns perlés font résonner leur discrète ferveur, la contemplation est requise face à ces lumières boréales. L'absence d'événement ne doit pas nous méprendre, et si énigme il y a, elle est dans cette capture d'une lumière immanente, sans origine et qui soudain anime la surface de nuances infinies. Chez Moulin, la dimension spatiale fonde l'unité de temps sur laquelle achoppe sa vision temporaire des choses, dont les silences viennent ponctuer les sonorités. Le champ chromatique, ainsi offert par la toile, délivre ses vibrations atmosphériques comme autant de correspondances sonores et colorées avec celles de la genèse de la terre.

Aube et crépuscule se répondent, clartés et couchants, célèbrent l'esprit dans une peinture informelle que Moulin revendique. D'aucun pourrait employer à son encontre le terme de nuagisme, terme inventé par le critique Julien Alvard pour désigner un groupe de peintres contemporains (Benrath, Laubies, Duvillier, Graziani) auquel il n'a jamais appartenu.

Nous sommes devant des langages qui privilégient le registre poétique, auquel chacun s'emploie à donner un ton personnel. Et nul doute qu'ils y parviennent, puisque aucun d'entre eux ne s'influence ni ne peut être confondu. Pour Vladimir Moulin, la couleur s'épand en larges nuées, sensuellement mêlées, creusant l'espace tout en transparence, simulant des franges elliptiques, qui, au gré des lumières, s'effacent ou réapparaissent pour une perception imprécise, et cependant évocatrice d'une réalité transposée.

Mais la réalité sommeille en lui. Elle surgit, inattendue, au plus fort de sa phase éthérée. Doute-t-il ? Son dialogue avec la lumière n'a jamais été aussi fusionnel. Ces fluidités nées d'un lyrisme raffiné et diffus traversé par des signes vibratoires plus vifs sont l'expression d'une abstraction vivante. Et voilà que cet espace imaginaire, dans lequel toutes les formes se dissolvent, appelle et nomme les choses. C'est par soustraction que Moulin, tel un nageur dans les profondeurs, a appris le poids de la réalité. Dans les transparences insoupçonnées, il a lu le dessin vivant de la trace. Si l'apparence est inséparable de l'illusion, la conscience qu'il en a, revitalise la réalité extérieure de l'essentiel, à savoir, son contenu spirituel. L'apparition de la figure humaine sanctionne une nouvelle étape dans son parcours d'une parfaite cohérence.

En 1971, à la galerie 9, Moulin présente à un public surpris, des portraits, ceux de ses enfants, de ses proches ainsi que des intérieurs. Ses modèles sont campés d'une manière classique, mais leur visage, réaliste, est empreint d'un mystère, fruit d'une lente méditation qui induit une réelle authenticité donnant à ces portraits un caractère émouvant. Fidèle à l'huile, il conduit son geste pour la capture d'une visibilité pure. Comme toujours, il emploie peu de matière, afin d'alléger la densité de la toile. Quêtant l'invisible du réel, le spirituel dans la forme, Moulin tempère l'académisme de la représentation par la lumière. Travaillée comme une substance, elle célèbre le passage au vivant en même temps qu'elle aliène tout prosaïsme. Son pouvoir de sublimation est tel qu'elle construit l'espace du tableau. On le voit bien dans ces intérieurs aux liens évidents avec la peinture hollandaise. Les vides construisent l'espace de la toile, les formes inventées structurent la composition, articulée à partir de fragments réels et imaginaires. L'espace perspectif ouvre sur un espace silencieux. Ici une porte entrouverte sur l'infini, des livres alignés sur une étagère, une table présentant des fruits. L'art ne consiste-t- pas en une construction de contours visibles où se glisse le propre corps de la peinture qui vient en renforcer l'énigme ? Les fonds sont travaillés légèrement, dans des blancs, sur lesquels la gamme des terres dispense éclaircies et obscurcissements. La fine pellicule picturale suffit à simuler l'apparition du monde.

Peintre, le dessin est la porte secrète de Vladimir Moulin. Dans ses dessins aquarellés et ses gravures, il libère un univers spectral, parfois caricatural, d'où l'humour n'est jamais absent, surgi d'un imaginaire stimulé par des croyances ancestrales, un héritage pictural expressionniste dont il garde clandestinement les images assourdies dans sa mémoire. Ces images apocryphes délivrent des scènes inattendues par les figures sarcastiques mises en scène d'un trait aigu et insolent dans la prestesse de leur exécution, l'amorce d'histoires rejoignant parfois les expressionnistes allemands. Monde de fantômes qui se déplacent subrepticement dans une œuvre informelle, miroir d'une conscience en prise sur une dialectique d'ombres et de lumières.

Son ultime présence sur les cimaises de la galerie Jacques Massol en 1976 clôt officiellement son parcours. Un grave accident l'oblige à se retirer de la scène artistique. Sa discrétion native entérine un silence autour de son œuvre.

Mais la peinture est la plus forte et le fait travailler solitairement. Les toiles de la dernière décennie resteront dans l'atelier.

Il poursuit son dialogue avec la lumière. Sa vision s'incarne dans ces contrées transparentes, nuées inconsistantes drainant des traînées colorées laissant éclore des taches, îlots substantiels qui écrivent des réalités changeantes. Quelle fascinante cosmogonie que celle édifiée par l'artiste. Les signes et les taches reliés par des ligaments, lignes aux allures de passerelles pour une exploration sensible et énigmatique de la lumière dont Vladimir Moulin a expérimenté l'aventure spirituelle.

LYDIA HARAMBOURG
Historienne. Critique d'art
Août 2005